le 10/07/2008

Hubert Montagner nous répond : il est illusoire de penser qu’un soutien scolaire entre 08h.00 et 08.30 puisse être efficace pour les enfants en difficulté.

Je laisse de côté la question de savoir comment il se fait que nous voilà dans la plus grande des aberrations qui se puisse imaginer parce qu’un drôle de type, un jour, s’est dit, en se rasant, tiens si j’instaurais la semaine de quatre jours et que personne n’a osé le contredire ! Personne de son entourage s’entend, car il est un inlassable contradicteur :
Hubert Montagner, Docteur ès-Sciences (Psychophysiologie et psychopathologie du développement, Professeur des Universités en retraite, ancien Directeur de Recherche à l’INSERM est à ce titre un spécialiste reconnu des rythmes biologiques et physiologiques des enfants.
Après la lecture de son article Temps scolaire : les décisions simpliste et irresponsables du ministre de l’Éducation nationale, nous avons demandé à Hubert Montagner, ce qu’il pensait de la décision de fixer les horaires de soutien scolaires en début de matinée de 8 h à 8h30, comme cela a été fait à Mulhouse. A partir de ce que l’on sait des rythmes biologiques des enfants, que pouvait-on dire de ces horaires à part bien sûr qu’ils relèvent de l’idéologie des lève-tôt ?

Voici sa réponse et nous l’en remercions.

Hubert Montagner :
Pour répondre à votre question, si on veut assurer un soutien efficace pour les enfants en difficulté scolaire, il faut éviter trois moments :
- après 16h.30 parce que les enfants sont fatigués et intellectuellement saturés à l’issue de la journée scolaire la plus longue du monde. Les enfants en difficulté scolaire sont déjà “largués” au début de l’après-midi, parfois à la fin de la matinée (c’est évident dans les écoles de certaines banlieues) ;
- 13h.00-14h.00 parce que le cerveau est alors dans une “phase” de “dépression corticale”, c’est-à-dire une chute de vigilance qui empêche la mobilisation des ressources intellectuelles. Ce “phénomène chronobiologique” survient tous les jours, indépendamment des entrées alimentaires ;
- la première heure scolaire, habituellement de 08h.30 à 09h.30, c’est-à-dire de 2 à 3 heures après le réveil (qui survient le plus souvent entre 06h.30 et 07h.30 selon les enfants). Il faut alors plus ou moins de temps aux différents enfants pour retrouver un niveau de vigilance suffisant et être ainsi attentif pour capter et traiter les messages du maître. En fait, il faut à la plupart des enfants plus de deux heures depuis le réveil pour redevenir vigilants et attentifs, c’est-à-dire “au mieux” à 08h.30-09h.00, souvent 09h.15-09h.30.
En conséquence, la première demi-heure (08h.30-09h.00) ou la première heure du temps scolaire (08h.30-09h.30), selon les enfants et les jours, ne peut se prêter à une mobilisation efficace des ressources intellectuelles, surtout lorsque les élèves sont en difficulté scolaire.
En conséquence, on ne peut envisager un soutien scolaire entre 08h.00 et 08.30 que pour la petite minorité d’enfants qui redeviennent vigilants plus tôt que les autres, c’est-à-dire de 01H.00 à 01h.30 après le réveil. Le retour à la vigilance de 01h.00 à 01h.30 après le réveil, c’est-à-dire à 08h.00-08h.30 a une probabilité très faible ou nulle de survenir chez les enfants qui cumulent tous les jours les déficits de sommeil et qui manquent donc de sommeil, ou qui ont des “troubles” du rythme veille-sommeil (difficultés d’endormissement, réveils fréquents, insomnies ...), et aussi chez ceux qui vivent au quotidien dans l’insécurité affective (ceux qui ont le sentiment d’être abandonnés, rejetés, en danger à cause de maltraitance et/ou de difficulté familiales telles que la misère, la maladie, le chômage, les conflits entre les parents ...). Or, la très grande majorité des enfants en difficulté scolaire, à de rares exceptions près, ont une forte probabilité “d’additionner” les déficits de sommeil, les “troubles” du sommeil et l’insécurité affective.
En d’autres termes, il est illusoire de penser qu’un soutien scolaire entre 08h.00 et 08.30 puisse être efficace pour ces enfants. Au contraire, une telle mesure allongerait encore la durée de la journée scolaire la plus longue du monde ... au détriment des enfants en difficulté ... qui finiraient la journée encore plus épuisés, démotivés, “en désamour pour l’école” que dans le cadre des journées qui commencent à 08h.30 sans soutien préalable.
Le soutien ne peut fonctionner avec un bénéfice réel pour les enfants en difficulté que s’il est organisé pendant les temps forts de la journée scolaire. Cela est possible dès lors qu’on ne raisonne plus en termes de semaine scolaire (qui n’a aucun sens pour nous : les scientifiques ne connaissent aucune rythmicité dont la période soit d’une semaine), mais en termes de 2 ou 3 semaines. Ce qui permet d’étaler le programme sur plus de jours et ainsi de programmer efficacement le soutien scolaire pour tel ou tel enfant, tel ou tel jour et entre telle et telle heure, en interaction avec le RASED.
Le soutien scolaire ne peut davantage être efficace dans le cadre des “stages” prévus pendant les petites vacances scolaires. Les enfants en difficulté scolaire ont besoin de leurs vacances pour se reposer, pour jouer, pour rencontrer d’autres enfants, pour s’engager dans d’autres activités ... comme les autres enfants. C’est un leurre de penser qu’ils puissent se (re)construire intellectuellement au cours de situations d’apprentissage explicite et formel à raison de 3 heures par jour pendant une semaine alors qu’ils ne supportent pas ces situations au cours du temps scolaire habituel.
Les enseignants savent évidemment qu’ils ne peuvent maintenir longtemps en situation d’apprentissage explicite et formelle les enfants en difficulté scolaire qui ne tiennent pas en place, se replient sur eux-mêmes, bâillent ... Ils savent aussi que s’ils proposent des activités, domaines, savoir être, savoir-faire qui correspondent aux attentes et possibilités des enfants et/ou qui leur font plaisir (récit d’une légende, épopée historique, informations sur la vie animale, chronique sportive ...), ils peuvent conduire les élèves en difficulté à mieux maîtriser le langage oral, la lecture, l’écriture, le calcul ... et ainsi à organiser leur pensée. Parfois plus efficacement et sûrement que dans les situations d’apprentissage explicite et formel.

Hubert Montagner
Dernier ouvrage d'H. Montagner :
L'arbre enfant. Une nouvelle conception de l'enfant, Odile Jacob 2006





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